Bruxelles, le 4 juin 2010
Ce samedi 5 juin, nous commémorions l’évènement appelé “massacre de Bagua”, qui a coûté la vie à 35 personnes dans l’Amazonie Péruvienne l’année dernière. Les troupes militaires avaient alors attaqué des militants indigènes qui bloquaient les routes afin de prévenir l’extraction de pétrole dans une concession sur laquelle vivent plusieurs centaines de personnes. Cet évènement est le résultat d’une politique dans laquelle les droits des populations indigènes sont constamment violés. Les représentants indigènes sont systématiquement discrédités, si ce n’est considérés comme criminels, comme le montre le cas d’Alberto Pizango, Président de l’Association Inter-ethnique de Développement de la Forêt Péruvienne (AIDESEP).
Celui-ci, de retour après un an d’exil au Nicaragua (où il avait fui après les évènements de Bagua) a été accueilli au Pérou par une garde à vue de 24 heures. Cependant, malgré les multinationales qui tentent s’accaparer des territoires afin exporter à leurs seuls profits les ressources naturelles, il reste un espoir : la remise en liberté, certes conditionnelle, d’Alberto Pizango lui permet d’espérer échapper aux accusations d’« incitation à la sédition et la mutinerie » le concernant. Elle lui donne également la possibilité de reprendre la lutte pour la préservation de l’Amazonie et la survie des populations indigènes.
Roger Rumrrill, avocat, journaliste et écrivain péruvien, consultant auprès des Nations-Unies sur les questions environnementales et de l’Amazonie, a souhaité rencontrer de nombreuses personnalités européennes. Saul Puerta Pena, Secrétaire d’AIDESEP, n’a malheureusement, et malgré tous nos efforts, pas réussi à obtenir de visa pour l’Europe de la part du gouvernement péruvien. Au Parlement Européen, Roger Rumrrill a donc témoigné des difficultés rencontrées par les peuples indigènes pour défendre leurs droits. Preuve, preuve de l’intérêt porté à la question indigène, la salle était comble…
Combattre les conflits
Le Groupe des Verts se bât quotidiennement pour des Accords commerciaux justes et durables avec les pays tiers, notamment les pays d’Amérique Latine. Il était donc tout naturel pour les représentants d’AIDESEP de s’adresser à nous. Mon combat contre les Accords de libre-échange avec le Pérou et la Colombie, dont les effets seront désastreux sur les populations indigènes et des pans entiers de leurs économies, a fait de moi l’une des correspondantes privilégiées au sein du Parlement des représentants de Peuples Indigènes.
Les violences de Bagua découlent en effet de ce type d’accords commerciaux. En 2008, le gouvernement péruvien, poussé par la faiblesse des institutions étatiques à accueillir à grands bras les acteurs économiques désireux d’investir dans le pays, avait signé un accord de libre-échange avec les Etats-Unis. Et pour faire plaisir à ces investisseurs, il y avait ajouté une centaine de décrets-lois facilitant l’accès aux ressources et à la terre. Les protestations à Bagua et le sentiment d’indignation de la communauté internationale ont poussé au retrait de ces décrets, qui allaient à l’encontre de la Constitution péruvienne et des Conventions de l’OIT et de l’ONUE préservant les Droits des peuples indigènes.
Pour Roger Rumrrill, les évènements de Bagua ont “rendu visibles les invisibles” ayant permis la médiatisation d’une situation trop souvent ignorée : celle des peuples d’Amazonie. Jusqu’à ce jour, les prises de position en faveur de la défense de ces peuples n’ont pris qu’un aspect culturel, qui ne répond pas aux véritables défis. Il s’agit là d’un état de fait que nous peinons à regarder en face : notre course à la croissance nous a poussé tout droit dans une crise économique et financière globale qui constitue, pour Roger Rumrrill, une “véritable crise de civilisation”. Roger Rumrrill nous incite à regarder le monde avec des yeux nouveaux et à prendre en compte l’importance fondamentale de la préservation des savoirs traditionnels et ancestraux. Malgré sa grande sympathie pour les gouvernements du Venezuela et du Brésil, qui ne sont pourtant pas des meilleurs élèves en termes de respect de l’environnement, son exposé est clair et en appelle à notre responsabilité collective :
Combien de temps devons-nous encore attendre avant que ne soit prise en compte l’intégrale portée et le coût global des accords que nous signons, notamment en termes de survie des populations, de savoirs et de biodiversité ?
Le rapport de force actuel au sein du Parlement Européen n’a pas pu empêcher la signature d’un Accord de libre-échange UE/Pérou aux termes similaires à l’Accord Etats-Unis/Pérou le 17 mai dernier. La remise en cause de la vieille idéologie néo-libérale n’est pas prête d’être gagnée. Sans parler d’une remise en cause du “productivisme” qui rassemble bien peu de voix, à droite comme à gauche…
Au delà des accords, l’espoir d’une coopération
Il y a cependant des raisons d’espérer des sociétés plus justes. Au Pérou, la Loi de Consultation (Ley de Consulta) adoptée en mai dernier, stipule qu’aucun projet de développement ou d’exploitation des ressources ne pourra être développé sans la consultation et le consentement préalable des populations locales, conformément à la Déclaration des Nations-Unies sur les Droits des Populations Indigènes, à la Convention 169 de l’OIT, ou encore à la Résolution de 2005 de la Commission des Affaires Sociales de l’ONU sur la “pleine participation des peuples”. Il ne nous reste qu’à soutenir le combat d’AIDESEP pour la loi puisse être appliquée avant la cession de vingt-cinq nouvelles concessions pétrolières par le gouvernement péruvien…
Au Pérou, au Brésil, mais également en Asie et en Afrique, les mégaprojets qui nous semblent nécessaires à la reprise de la croissance mondiale nuisent à la vie de milliers de personnes ainsi qu’à l’environnement et aux forêts. Les populations indigènes sont très souvent les premières concernées et l’intérêt croissant pour leur combat ne peut qu’être bénéfique pour l’humanité entière, tant elle nous pousse à repenser notre relation aux autres et à la nature, à la reconnaissance des biens communs et à l’importance de la lutte contre le changement climatique et à remettre en cause le modèle de développement toujours basé sur la sacro-sainte “croissance”‘ dans lequel nous vivons.


















